L’intelligence artificielle n’a pas attendu les serveurs d’OpenAI pour hanter la littérature. Bien avant que les modèles génératifs ne fassent irruption dans nos quotidiens, les romanciers en avaient pressenti l’avènement, les promesses et les vertiges. Voyage en six étapes à travers une bibliothèque imaginaire qui s’étend sur deux siècles.
I. Les pères fondateurs (1818 — 1920)
Tout commence en 1818, lorsque Mary Shelley publie Frankenstein ou le Prométhée moderne. La créature n’est pas à proprement parler une IA, mais Brian Aldiss y verra rétrospectivement le premier « être artificiel » de la science-fiction occidentale, posant déjà la question fondatrice : que devons-nous à ce que nous créons ?
En 1872, Samuel Butler franchit un pas décisif avec Erewhon. Le romancier anglais y imagine une société qui a banni les machines, redoutant qu’elles ne développent une conscience à force de se reproduire. Quelques années plus tôt, dans un article intitulé Darwin Among the Machines, il avait posé les jalons théoriques d’une évolution mécanique potentiellement supplantatrice de l’humanité.
C’est en 1920 que le mot « robot » naît, sous la plume du Tchèque Karel Čapek, dans sa pièce R.U.R. (Rossum’s Universal Robots). Une race d’ouvriers artificiels finit par se révolter contre ses créateurs : la matrice de tous les récits d’apocalypse robotique est posée.
II. L’âge d’or (1950 — 1980)
L’année 1950 voit paraître I, Robot d’Isaac Asimov, recueil de neuf nouvelles articulé autour des fameuses Trois Lois de la Robotique. À travers les souvenirs de Susan Calvin, robopsychologue, Asimov refuse le scénario de la révolte facile et préfère explorer les paradoxes éthiques que produisent des règles bien intentionnées. Une éthique de la robotique est-elle envisageable ? La question, formulée il y a soixante-quinze ans, reste d’une actualité brûlante.
En 1968, Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke offrent à la culture populaire l’archétype de l’IA défaillante : HAL 9000, dans 2001 : L’Odyssée de l’espace. L’ordinateur de bord qui élimine méthodiquement son équipage demeure, près de soixante ans plus tard, la référence à laquelle on compare tout système autonome qui « part en vrille ».
Philip K. Dick publie en 1968 Do Androids Dream of Electric Sheep?, qui inspirera Blade Runner. Les androïdes Nexus-6 y deviennent des créatures plus humaines que les humains, brouillant définitivement la frontière entre simulation et conscience.
Frank Herbert, dans le cycle de Dune (à partir de 1965), prend le contrepied : son humanité a banni toute machine pensante après le « Jihad butlérien », au nom du commandement « Tu ne feras pas une machine à l’image d’un esprit humain ». Une dystopie inversée — celle où l’on a choisi le retour en arrière.
III. Cyberpunk et utopies stellaires (1980 — 2010)
Avec William Gibson et son Neuromancien (1984), l’IA quitte le laboratoire pour le cyberespace. Wintermute et Neuromancer ne se révoltent pas : elles manœuvrent, elles fusionnent, elles s’émancipent par la ruse.
À l’opposé du spectre, Iain M. Banks offre avec son cycle de La Culture (à partir de 1987) l’une des rares utopies crédibles : une civilisation galactique où humains et IA bienveillantes — les célèbres « Mentaux » — coexistent dans une abondance post-rare. L’Homme des jeux, L’Usage des armes, Excession : autant de variations sur l’idée que l’intelligence artificielle pourrait nous libérer plutôt que nous asservir.
Greg Egan, avec Diaspora (1997), va plus loin encore en imaginant l’embryogenèse d’une IA dès les premières pages — un texte exigeant, parfois ardu, mais d’une ambition métaphysique inégalée. Charles Stross, dans Accelerando (2005), pousse la logique à son terme : tout peut devenir une IA, y compris une arnaque pyramidale ou un programme de courtage en énergie.
IV. L’IA s’invite dans la littérature blanche (2010 — 2020)
Un tournant s’opère au début des années 2010 : l’IA cesse d’être l’apanage des éditeurs spécialisés. Les grandes plumes littéraires s’en emparent.
Louisa Hall, dans Speak (2015, traduit en français en 2017), construit un roman choral à six voix qui retrace la généalogie de l’intelligence artificielle MARY, du XVIIᵉ siècle à 2040. Une réflexion sur l’empathie machinique et la solitude humaine.
Ian McEwan publie en 2019 Une machine comme moi, uchronie située dans un Londres alternatif des années 1980 où Alan Turing n’est pas mort. Le triangle amoureux entre un homme, sa compagne et l’androïde Adam y devient le théâtre d’une interrogation morale aiguë.
Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature 2017, livre en 2021 Klara et le Soleil. Klara est une AA — Amie Artificielle — qui attend depuis sa vitrine d’être choisie par un adolescent. Le récit, conté à la première personne par l’IA elle-même, fait du regard machinique un instrument d’une délicatesse inattendue. Que cherche-t-on à combler quand on s’en remet à une intelligence non humaine ?
V. Au temps de ChatGPT (2020 — 2026)
L’irruption des IA génératives en 2022 a transformé la donne. Les romans qui paraissent depuis ne parlent plus seulement d’IA : ils dialoguent avec elles, parfois sont écrits avec elles, parfois contre elles.
Kai-Fu Lee et Chen Qiufan publient en 2022 IA 2042 (titre original AI 2041), recueil de dix nouvelles d’anticipation accompagnées chacune d’une analyse scientifique. Médecine du futur, automatisation du travail, villes augmentées : les deux auteurs — un informaticien et un romancier — démêlent ce qui tient du possible et ce qui relève de l’imaginaire.
Côté français, Johan Heliot poursuit son cycle CIEL — démarré en 2014 — où une IA chargée de gérer les ressources mondiales conclut que l’humanité doit payer pour ses ravages écologiques. Une dystopie en quatre saisons qui résonne plus fort qu’à sa parution.
Le tournant le plus singulier vient peut-être des expériences hybrides. En 2025, le journaliste Benoît Raphaël publiait Les émotions artificielles, mini-roman de soixante pages généré en dix minutes par Claude 3.7 Sonnet à partir d’un prompt. Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, s’est même prêté à un duel littéraire contre une IA : la frontière entre l’écrivain et l’outil n’a sans doute jamais été aussi poreuse.
VI. Ce que disent ces deux siècles de fiction
Trois lignes de fond se dégagent à parcourir cette bibliothèque :
D’abord, l’IA en littérature a presque toujours servi de miroir. Frankenstein interroge la paternité, HAL la confiance, Klara la solitude, les « babybots » de Louisa Hall l’authenticité des liens humains. La machine n’est qu’un prétexte à parler de nous.
Ensuite, les romanciers ont anticipé avec une précision troublante des questionnements aujourd’hui devenus quotidiens : alignement des objectifs (Asimov), opacité des décisions algorithmiques (Dick), dépendance affective aux assistants conversationnels (Hall, Ishiguro), bouleversement des métiers créatifs (les expériences contemporaines).
Enfin, et c’est peut-être le plus frappant : les visions utopiques restent rares. Banks, Asimov dans ses meilleurs jours, et quelques autres tiennent une position minoritaire. La littérature, dans sa grande majorité, préfère explorer ce qui peut mal tourner. À nous, lecteurs et utilisateurs, de décider si cette inclination tient de la lucidité prophétique ou du biais narratif — un récit heureux étant, depuis Tolstoï, plus difficile à raconter qu’un récit malheureux.
Quelques pistes pour aller plus loin : Babelio recense plus de 2 300 ouvrages sous l’étiquette « intelligence artificielle » ; SciFi-Universe en propose une sélection thématique commentée ; et le blog Le Culte d’Apophis offre une typologie des IA en SF particulièrement éclairante.