En préparant la veille de la DRANE Lyon, je suis tombé sur une page peu mise en avant mais précieuse : « IA — Fondamentaux et Impacts sur les métiers de demain », destinée aux directrices et directeurs des services de l’académie. La seconde intervention y est signée Pascal Mériaux (chargé de projet DRANE site de Lyon, professeur d’histoire-géographie), et tire son matériau d’un travail mené avec Yann Ferguson, sociologue et directeur scientifique du LaborIA / Inria, dans le cadre d’un atelier au colloque scientifique IN-FINE de Poitiers du 11 octobre 2024.
Ce que cette intervention a de particulier, c’est qu’elle s’appuie sur trois rapports qui, ensemble, composent à peu près l’état de l’art sérieux disponible en France sur la question « qu’est-ce que l’IA est en train de faire au travail ? » — sans céder ni au déterminisme techno-béat, ni au catastrophisme. Ces trois rapports, je ne les avais pas vus avant. L’angle de Mériaux/Ferguson m’a forcé à m’y plonger.
1. LaborIA / Inria : la sociologie des transformations en cours
Le LaborIA, créé en novembre 2021 par le ministère du Travail et l’Inria, est probablement le seul observatoire français entièrement dédié aux effets de l’IA sur le travail réel — pas l’emploi en abstraction, mais l’activité telle qu’elle est faite, jour après jour, dans les bureaux et les ateliers.
Yann Ferguson, qui le dirige scientifiquement, est sociologue. Il a publié en 2023, avec Jean Condé, le rapport « LaborIA Explorer » — une enquête de terrain dans une douzaine d’entreprises ayant intégré l’IA dans leur activité.
La phrase qu’il faut retenir, et que Mériaux reprend en début d’intervention, est cette formule très ferguson-ienne :
« Ce sont moins des nouveaux métiers qui émergent que de nouvelles attentes envers les existants. »
Autrement dit : on ne devient pas tous « prompt engineer ». On reste enseignant, comptable, infirmier, chef d’établissement — mais on attend, de plus en plus, que ces métiers soient exercés avec l’IA. La transformation est donc moins celle des intitulés que celle des conditions d’exercice. C’est un point important pour qui pilote un établissement : ce n’est pas une bourrasque qui passe, c’est un climat qui change.
Ferguson insiste aussi sur ce que l’IA ne fait pas : elle ne décide pas, elle ne tranche pas dans des situations à valeurs conflictuelles, elle ne supporte pas la responsabilité. Tout cela revient à l’humain — et y reviendra avec d’autant plus d’intensité que le reste sera automatisé.
2. OCDE : les chiffres qui font les gros titres
L’OCDE a publié plusieurs travaux sur le sujet, et c’est d’eux que viennent les chiffres qui circulent dans la presse. Le plus cité : 27 % des emplois en France pourraient être automatisés d’ici cinq ans — soit environ 4 millions de postes « directement menacés ». Les métiers les plus exposés sont assez prévisibles : opérateurs de saisie, caissiers, employés administratifs, guichetiers bancaires, comptables, téléconseillers, ouvriers d’assemblage, chauffeurs, rédacteurs, graphistes.
Mais l’OCDE corrige aussitôt l’effet de cette annonce. Les analyses fines montrent que l’IA transforme les tâches davantage qu’elle ne supprime des postes : les tâches routinières disparaissent, mais les tâches de jugement et de relation humaine gagnent en poids dans le métier qui demeure. Un comptable post-IA passe moins de temps à saisir, davantage à conseiller, à arbitrer, à expliquer. L’emploi-comptable continue d’exister — mais ce qu’il faut savoir faire pour l’occuper a basculé.
Ce passage est essentiel pour l’éducation : il signifie que les compétences à privilégier sont précisément celles que l’IA ne sait pas prendre en charge — l’argumentation, la délibération, la lecture d’un contexte, la gestion d’un désaccord, la décision sous incertitude.
3. Human Technology Foundation : le rapport remis au sommet de Paris
Le troisième pilier de l’intervention Mériaux/Ferguson est le rapport « IA et Futur du Travail » de la Human Technology Foundation, présenté à Paris le 27 janvier 2025, en amont du AI Action Summit des 10-11 février 2025. Quatre mois de travail, quinze experts interdisciplinaires, un comité scientifique international de neuf membres. Ce n’est pas un rapport de plus.
Triangulation : ce que disent les trois rapports ensemble
Les trois lectures convergent sur un point essentiel — que Mériaux/Ferguson formulent ainsi : la transformation est moins quantitative que qualitative. Peu de métiers vont disparaître brutalement ; presque tous vont changer de centre de gravité. Et le centre de gravité bascule vers ce qui était jusqu’ici considéré comme la part « molle » des métiers : le jugement, la relation, l’arbitrage, la décision située.
Or c’est exactement la part que l’École, pendant deux décennies, a eu tendance à laisser de côté au profit des compétences mesurables. C’est aussi celle que j’écrivais récemment à propos de la « taylorisation discrète » des fonctions cadre : on garde la responsabilité, on perd l’initiative — et avec elle, la part du métier qui résistait à l’optimisation.
Implications pour l’École
Trois lignes d’action concrètes, qui découlent directement de la triangulation des trois rapports.
1. Réhabiliter les fondamentaux non-automatisables. L’argumentation, l’explicitation orale, le débat réglé, la lecture d’une situation complexe, la gestion d’un désaccord. Ce ne sont pas des « compétences transversales » accessoires — ce sont les compétences-clés du monde post-IA. Cela passe par les programmes (oral du brevet, grand oral du bac), par les pédagogies (débats, controverses), par les disciplines mêmes (philo en seconde, EMI dès le collège).
2. Faire entrer l’IA dans la classe pour l’interroger, pas pour s’y soumettre. La grille Vaillant/Mériaux sur l’évaluation des usages élèves d’une IA générative en est l’exemple typique : on ne ferme pas la porte, on regarde ce qui passe par elle. Conçue à partir du modèle théorique #PPai6 de Margarida Romero (Université Côte d’Azur, LINE) et calibrée sur la grille du Grand Oral, elle se structure autour de trois dimensions × trois niveaux d’usage :
| Dimension ↓ / Niveau → | Consommation passive | Création de contenu | Co-création avec l’IA |
|---|---|---|---|
| Interroger l’IA | Pose une question, prend la réponse telle quelle. | Formule un prompt structuré, en attend un produit utilisable. | Itère, reformule, raffine en dialogue successif. |
| Interagir avec l’IA | Lecture linéaire, pas de relance. | Demande des reformulations, ajuste le rendu. | Conversation guidée — l’élève reste pilote, l’IA est outil. |
| Distance critique | Aucune vérification, accepte la sortie. | Repère contradictions, signale les incertitudes. | Confronte aux sources, identifie biais et limites. |
(Lecture résumée — la version complète, avec descripteurs détaillés et niveaux de maîtrise, est sur la page DRANE Lyon. La grille est nativement adossée à la préparation du Grand Oral mais explicitement adaptable à toute interaction élève/IA.)
C’est aussi la posture du séminaire interacadémique « Évaluer à l’ère de l’IA ». Outiller les enseignants à contester l’IA — comme la Human Technology Foundation le demande pour les cadres en entreprise — est un acte pédagogique nouveau et nécessaire.
3. Préparer l’orientation à un monde où les intitulés trompent. Si Ferguson a raison — et tout indique qu’il l’a — alors les fiches métier d’orientation perdent une partie de leur sens. Ce n’est plus « est-ce que ce métier va exister en 2035 ? » qui importe, mais « qu’est-ce que ce métier va exiger de nouveau, et suis-je en train d’apprendre ce qu’il faudra ? ». Pour les chefs d’établissement, c’est un chantier ouvert avec les psy-EN et les équipes pédagogiques.
Conclusion provisoire
Trois rapports, une convergence : l’IA ne va pas vider les bureaux, elle va y modifier ce qu’on y fait, ce qu’on y attend, ce qu’on y vaut. La part résistante du travail — celle qui ne s’optimise pas — devient la part décisive. C’est elle que l’École doit, dans les années qui viennent, savoir reconnaître, valoriser, et apprendre à enseigner.
L’intervention Mériaux/Ferguson au colloque IN-FINE 2024 mérite, à ce titre, d’être écoutée bien au-delà de l’académie de Lyon : c’est probablement l’une des lectures les plus rigoureuses, en France, de ce que le mot « avenir des métiers » veut dire aujourd’hui — et de ce que cela engage pour l’éducation.
Pour aller plus loin sur le site :
- Veille IA — DRANE Académie de Lyon : la signature lyonnaise sur l’IA, dont l’axe Mériaux/Ferguson.
- Le bureau, l’écran, le statut — et le jugement qui se contracte : la « taylorisation discrète » des fonctions cadre, au prisme du métier de chef d’établissement.
- Et si l’intelligence artificielle n’était pas si artificielle ? : la leçon de Stéphane Mallat au Collège de France.
Sources :
- Yann Ferguson, LaborIA Explorer — Rapport d’enquête, Inria/LaborIA, 2023.
- Human Technology Foundation, « IA et Futur du Travail », janvier 2025.
- OCDE, travaux sur IA et travail (2023-2025).
- DRANE Lyon, page « IA — Fondamentaux et Impacts sur les métiers de demain ».
- Colloque scientifique IN-FINE 2024, Futuroscope, 11 octobre 2024.