Préambule de transparence (parce qu’il faut bien commencer par là)
Cet article a été rédigé par un humain assisté d’une IA ou le contraire… ou hybride… ; — en l’occurrence Claude (Anthropic), à qui j’ai demandé de creuser le sujet, de croiser les sources et de m’aider à structurer. La recherche documentaire, le tri des sources et la mise en forme sont issus de notre collaboration ; les choix éditoriaux, l’angle, les coupes et la conclusion sont les miens. Je le précise d’emblée, non par modestie mais par cohérence : on ne peut pas écrire sur l’IA dans le journalisme sans appliquer à soi-même ce que la profession commence tout juste à exiger des autres — la transparence sur l’usage de la machine.
Considérez ce préambule comme l’expérimentation grandeur nature de ce que devrait être, demain, la norme partout : signaler clairement quand un texte est passé par une IA, à quel moment, et pour quoi faire. Bonne lecture.

Les chiffres-clés en un coup d’œil
- 50 % : part des articles publiés sur le web qui sont générés par IA depuis novembre 2024 (étude Graphite, oct. 2025)
- 78 % : proportion de rédactions françaises utilisant déjà au moins un outil d’IA en 2025
- 9 % : part des textes produits totalement ou partiellement par IA dans 1 500 journaux locaux américains (Université du Maryland)
- 3 000 : dépêches par mois générées automatiquement par l’AFP, sous supervision humaine
- 10 000+ : nombre de sites d’info francophones générés par IA en 2026 — contre 1 000 un an plus tôt (enquête Next / CheckNews)
- 2 accords majeurs IA pour Le Monde : OpenAI (mars 2024) puis Perplexity (mai 2025)
- 0 : nombre d’articles entièrement générés par IA publiés dans Le Monde, Le Figaro, Les Échos, Le Parisien ou Le Dauphiné Libéré — leurs chartes l’interdisent formellement
Et côté élèves, en miroir ?
Pendant que les rédactions adoptent des chartes strictes, l’IA s’est installée massivement dans le cartable des élèves :
- 62 % des collégiens et 90 % des élèves de seconde déclarent utiliser régulièrement l’IA pour leurs devoirs
- 86 % des étudiants du supérieur l’utilisent dans le cadre de leurs études
- 50 % : taux réel de détection des textes IA par les enseignants — alors que 80 % pensent pouvoir les identifier
- 71 % des parents français craignent une dépendance de leurs enfants à l’IA pour apprendre
Le contraste est saisissant : la profession journalistique se donne des règles, les élèves apprennent à composer avec l’outil sans cadre commun. C’est ce sujet que nous traiterons dans un prochain article dédié.
1. Le constat global : la moitié du web est désormais générée par IA
Commençons par planter le décor. En octobre 2025, le cabinet d’analyse Graphite a publié une étude qui a fait beaucoup de bruit : sur un échantillon de 65 000 articles tirés de la base CommonCrawl (l’une des plus grandes archives publiques du web), le volume de textes générés par IA a officiellement dépassé celui des textes écrits par des humains en novembre 2024. En janvier 2025, la part des articles produits par IA a culminé à 55 %, puis s’est stabilisée autour de 50 % les mois suivants.
Autrement dit : un article sur deux que vous croisez en ligne aujourd’hui a, peu ou prou, été produit par une machine.
Le décollage avait été fulgurant : moins de douze mois après la sortie de ChatGPT en novembre 2022, près de 40 % des articles publiés sur le web étaient déjà générés par IA. Depuis, la croissance s’est tassée — sans doute parce que Google a commencé à déclasser les contenus de mauvaise qualité — mais le seuil symbolique de la majorité a été franchi.
Pour la presse traditionnelle, c’est un contexte vertigineux : il s’agit non seulement d’utiliser ces outils intelligemment, mais aussi de se distinguer dans un océan de contenus automatisés.
2. Le cas français : panorama des grandes rédactions
Contrairement à la presse locale américaine — où près de 9 % des textes publiés par 1 500 journaux seraient désormais produits, totalement ou partiellement, par des IA selon une étude de l’Université du Maryland —, la France reste plus prudente. Mais les choses bougent vite. Selon l’Observatoire des Médias Numériques, près de 78 % des rédactions françaises utiliseraient désormais au moins un outil d’IA dans leur processus de production. Tour d’horizon.
Le Monde : entre charte stricte et partenariats stratégiques
Le Monde a adopté en mars 2024 une charte sur l’IA générative, votée par son comité d’éthique et de déontologie après concertation des sociétés de journalistes. Le principe cardinal : en aucun cas l’IA ne peut se substituer à l’humain dans la production journalistique. Les usages autorisés se limitent à des fonctions d’assistance : aide à la traduction, synthèse de documents, recherche d’informations pertinentes. L’utilisation doit être signalée au lecteur. Et la génération d’images par IA est purement et simplement interdite.
Côté pratique, la version anglaise du journal (Le Monde in English) utilise un workflow exemplaire : DeepL fait une première passe de traduction, un traducteur professionnel reprend le texte, puis un journaliste anglophone valide la version finale. Trois étapes, dont deux humaines — l’IA n’est qu’un dégrossissage.
Mais Le Monde joue aussi un jeu plus offensif : en mars 2024, il a signé un accord pluriannuel avec OpenAI permettant à ChatGPT d’utiliser ses contenus contre rémunération. En mai 2025, rebelote avec Perplexity, mais cette fois sans entraînement des modèles : Perplexity peut citer les articles du Monde dans ses réponses, avec lien vers la source. Une logique de droits voisins appliquée à l’IA, et une nouvelle source de visibilité pour la version anglaise du journal.
Les Échos – Le Parisien : pionniers de la charte
Le groupe a été le premier en France à publier une charte sur l’IA générative, dès mai 2023. Le principe est limpide : aucun contenu éditorial généré, même partiellement, par une IA ne sera publié sans supervision humaine. Pour les images aussi, sauf exception explicitement signalée (par exemple pour illustrer un article sur l’IA elle-même).
L’engagement a été signé par tous les directeurs de rédaction du groupe : Pierre Louette (PDG), Nicolas Charbonneau (Le Parisien), François Vidal (Les Échos), François Monnier (Investir, Boursier.com)…
Le Figaro : ligne rouge sur les images
En décembre 2023, Le Figaro a publié sa propre charte. Marc Feuillée, directeur général, la présentait comme « à la fois un guide interne et un contrat vis-à-vis de nos lecteurs ». Garde-fou particulièrement strict : l’interdiction de publier articles, photographies, illustrations, dessins ou vidéos générés par IA. La position est radicale, et le journal en a fait un argument d’abonnement : « nos articles proviennent du travail de nos rédactions ».
Groupe Ebra (Le Dauphiné Libéré, Le Progrès, L’Est Républicain…) : « un outil, pas un substitut »
Voilà qui intéresse particulièrement les lecteurs de notre territoire, puisque Le Dauphiné Libéré couvre l’Isère, la Drôme, l’Ardèche, les Hautes-Alpes, la Haute-Savoie et la Savoie. Le groupe Ebra, premier groupe de presse quotidienne régionale de France (propriété du Crédit Mutuel), regroupe neuf quotidiens : Le Dauphiné Libéré, Le Progrès, L’Alsace, les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est Républicain, Le Républicain Lorrain, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire et Vosges Matin.
La charte du groupe est sans ambiguïté : « L’IA n’est qu’un outil, elle ne pourra jamais se substituer à l’expertise de nos journalistes ». Les usages concrets restent du domaine de l’assistance : correction des copies des correspondants locaux (un point crucial pour la PQR, qui s’appuie massivement sur un réseau de pigistes territoriaux), résultats sportifs, gestion des archives, mise en page.
À ma connaissance, aucun article entièrement rédigé par IA n’est publié dans Le Dauphiné Libéré, ni dans sa version papier ni sur son site web. Mais l’IA est bel et bien à l’œuvre en coulisses, sur les tâches répétitives.
Ouest-France : son IA maison baptisée « Muse »
Le groupe Ouest-France (premier quotidien français en diffusion papier avec 626 000 exemplaires) a contractualisé avec Microsoft une version privée d’IA générative baptisée Muse, hébergée sur des serveurs soumis au droit européen. L’objectif affiché par Philippe Boissonnat, rédacteur en chef qui pilote la réflexion : « rester propriétaires de nos contenus ». Une vingtaine de POC (proofs of concept) sont en cours pour tester les usages : aide aux secrétaires de rédaction sur les tâches répétitives, correction, gestion des archives.
AFP : 3 000 dépêches par mois en mode automatisé
L’Agence France-Presse génère désormais plus de 3 000 dépêches par mois via des systèmes d’IA, principalement pour les résultats d’entreprises, les statistiques économiques et certains événements sportifs mineurs. Le processus est qualifié de « supervision humaine augmentée » : la machine produit, l’humain vérifie avant publication.
Pour mémoire, ce n’est pas tout à fait nouveau : Le Monde lui-même avait utilisé un robot dès 2015 pour rédiger 36 000 articles de résultats des élections départementales. La nouveauté de l’IA générative, c’est la qualité du rendu et l’élargissement des usages.
Libération : prudence et lutte contre les dérives
Libération est dans une position intéressante. Son service de fact-checking CheckNews s’est associé en 2025 au journaliste Jean-Marc Manach (du média Next) pour mener une enquête de référence sur les sites d’actualité générés par IA en français — nous y revenons plus bas. Côté production interne, le journal n’a pas, à ma connaissance, publié de charte aussi formalisée que Le Monde ou Le Figaro, mais il s’inscrit dans la même prudence éditoriale et a relayé dès 2023 l’organisation collective des éditeurs français contre les robots aspirateurs de contenu.
3. Print et web : la même règle, deux réalités
Sur le papier, la règle est partout la même dans les grandes rédactions françaises : pas d’article entièrement généré par IA, supervision humaine systématique. Sur le web, la frontière est plus poreuse, pour trois raisons :
- Les contenus à très faible valeur ajoutée (résultats sportifs, cours boursiers, météo, faits divers stéréotypés) se prêtent à l’automatisation et passent souvent sans signalement explicite.
- Les contenus dits « hybrides » — où une première version IA est ensuite réécrite par un humain — sont de fait indiscernables, et leur signalement reste rare.
- Le SEO pousse à produire plus de contenus pour exister dans les résultats de Google. L’IA générative offre un effet de levier que peu de rédactions économiquement fragiles peuvent se permettre d’ignorer.
L’enquête de Next a d’ailleurs montré que des vrais sites d’information, employant de vrais rédacteurs, ont recours à la GenAI pour « doper » leur production sans le mentionner. Selon Manach, cette hyperproductivité fausse les statistiques d’audience et prive les médias qui jouent le jeu de la transparence de leurs visiteurs et revenus publicitaires.
4. L’envers du décor : les 10 000 sites parasites
Impossible de traiter le sujet sans évoquer l’angle mort que l’enquête Manach/CheckNews/Next a mis en lumière. Début 2025, près de 1 000 sites web d’information francophones se faisaient passer pour des médias légitimes alors que leurs articles étaient générés par IA, sans le mentionner. Un an plus tard, en 2026, ils sont plus de 10 000.
Le modèle économique est imparable : un site GenAI coûte quasiment rien à produire, et à partir du moment où il génère quelques centaines de milliers de pages vues — truffées de publicités — il devient rentable. Google les remonte dans Google Actualités et dans son flux Discover. Les indices de leur nature : mentions légales mensongères ou inexistantes, journalistes fictifs sans aucune présence sur les réseaux sociaux, articles bourrés de listes à puces, et bien sûr ces fameuses « hallucinations » caractéristiques.
Next a développé une extension de navigateur permettant aux internautes de signaler ces sites. Plus de 3 000 signalements ont été reçus à ce jour ; il en reste 250 à vérifier.
Pour les médias légitimes, c’est un double coup : ils perdent du trafic et de la crédibilité collective. Pour le citoyen, c’est un défi d’éducation aux médias d’une nouvelle nature.
5. Et après ? Trois pistes pour l’éducation aux médias
Ce panorama esquisse trois chantiers urgents pour l’école, et notamment pour nos collégiens :
Apprendre à repérer les indices. Ce n’est plus seulement « ce site est-il fiable ? » mais aussi « ce texte est-il humain ? ». Les listes à puces systématiques, la prose trop lisse, l’absence de citations sourcées, les mentions légales bidon : autant de signaux à enseigner.
Comprendre l’économie de l’attention. Les sites GenAI ne sont pas une bizarrerie technique : ce sont des machines à monétiser l’attention, dans un écosystème où Google et les régies publicitaires les tolèrent (jusqu’à un certain point). Comprendre la chaîne de valeur, c’est mieux résister.
Distinguer assistance et substitution. Quand l’AFP automatise 3 000 dépêches par mois sous supervision humaine, ce n’est pas la même chose qu’un site de fakes générés sans relecture. Le débat n’est pas « pour ou contre l’IA », il est sur le quand, le comment et le signalement.
À ce titre, la Charte de Paris sur l’IA et le journalisme — initiée par Reporters sans frontières en novembre 2023, avec 32 personnalités de 20 pays — pose dix principes qui méritent d’être lus en classe, au même titre qu’on étudie autrefois la charte de Munich.
Sources et ressources
Études et statistiques
- Une étude révèle que 50 % des contenus en ligne seraient générés par IA — Siècle Digital, sur l’étude Graphite (oct. 2025)
- L’IA a généré plus de la moitié des articles en ligne en 2025 — Analyse détaillée de la méthodologie Graphite
- Un article sur dix serait écrit par une IA : le tournant discret du journalisme local américain — Slate, sur l’étude de l’Université du Maryland
- Médias et IA : comment l’IA transforme le journalisme en 2025 — Roboto
Chartes des grandes rédactions françaises
- Technologie : Le Monde adopte une charte sur l’IA — Xavier Studer
- IA générative : Le Monde se dote d’une charte sur son utilisation — Pôle Sociétés
- IA : les engagements du groupe Les Échos – Le Parisien — Pressroom officiel
- Les Échos-Le Parisien : une charte face à la montée en puissance de l’IA générative — Club de la Presse Hauts-de-France
- Une charte sur l’usage de l’IA générative au Figaro — CB News
- Les médias face à l’intelligence artificielle : 20 chartes passées au crible — La Revue des médias (INA)
Presse quotidienne régionale
- La PQR regarde vers l’avenir — Stratégies, avec la position du groupe Ebra
- Le groupe Ouest-France et l’intelligence artificielle — Club de la presse de Bretagne, sur l’outil Muse
- Groupe EBRA – Wikipédia — Panorama du groupe et de ses titres
Accords commerciaux IA / presse
- IA : Le Monde signe un accord avec Perplexity — CB News
- Le Monde x Perplexity : accord de partenariat pour l’utilisation de ses articles — Influencia
Enquête sur les sites GenAI francophones
- Récap : nous avons découvert des milliers de sites d’info générés par IA — Next (Jean-Marc Manach)
- Médias sans journaliste : quand l’IA s’empare de l’information — Rembobine
- Sites d’actu générés par IA : « De 1000 à 10 000 sites en un an » — Interview de Jean-Marc Manach par Rembobine
Cadre éthique et réglementaire
- Quelle régulation pour la presse et les médias face à l’IA ? — Blog Cyberjustice
- L’intelligence artificielle dans les médias — Portail Presse et Médias de la BnF (Charte de Paris RSF, etc.)
Article rédigé en mai 2026. Comme indiqué en préambule, ce texte est le fruit d’une collaboration humain-IA, dans l’esprit même de ce que les chartes de presse cherchent à encadrer.