Réflexions

Sortir de la clandestinité : ce que dit vraiment le rapport du CIANum sur l'IA à l'École

Sortir de la clandestinité : ce que dit vraiment le rapport du CIANum sur l'IA à l'École

En 2025, le Conseil National du Numérique est devenu le Conseil de l'Intelligence Artificielle et du Numérique (CIANum).

Sa nouvelle instance vient de publier, en juin 2026, un rapport de près de 300 pages intitulé Sortir de la clandestinité, dont l'ambition affichée est de mettre l'IA au service d'une nouvelle politique éducative.

Jean-Michel Le Baut lui a consacré, dans le Café pédagogique, une analyse critique aussi fournie que le rapport lui-même.

En voici les grandes lignes, et quelques prolongements pour notre pratique de terrain.
Un constat qui a le mérite d'exister

Le rapport part d'un diagnostic difficile à contester : l'usage de l'IA générative par les élèves est déjà massif, et il se développe le plus souvent en dehors du regard de l'école, qui continue trop souvent à ne voir dans les chatbots qu'une menace à contenir.

Une partie du corps enseignant, de son côté, s'en sert déjà pour produire des ressources, sans toujours l'assumer devant ses classes. Le rapport appelle à sortir de ce non-dit collectif — c'est bien le sens du titre.

Le retard français est chiffré sans détour : l'enquête TALIS 2024 ne recensait que 14 % d'enseignants français ayant utilisé l'IA dans leur travail, contre une moyenne trois fois supérieure dans les pays de l'OCDE. À titre de comparaison, les États-Unis affichent 85 % d'enseignants utilisateurs sur l'année 2024-2025, et l'Estonie, grâce à sa politique nationale KrattAI, revendique 90 % d'élèves utilisateurs hebdomadaires.

Le chantier est donc bien réel.
Une pédagogie à peu près consensuelle
Sur le fond pédagogique, le CIANum recommande une « approche duale » : des temps d'enseignement avec IA quand la plus-value est démontrée et l'usage encadré, et des temps sans IA, sanctuarisés, quand ce n'est ni nécessaire ni pertinent.

C'est du bon sens, un peu convenu.

Le Baut suggère d'ailleurs d'aller plus loin et de penser aussi une pédagogie contre l'IA : recherche plutôt que réponse toute faite, création plutôt que copie, coopération plutôt que performance individuelle.

C'est une piste qui mériterait d'être creusée dans nos propres pratiques d'établissement.
La formation, chantier reconnu mais mal outillé

La formation des enseignants est présentée comme la clé de voûte du dispositif — logique, quand seuls 10 % du personnel en ont bénéficié à ce jour. Mais l'ambition affichée (toucher vite le plus grand nombre) contredit ce que le rapport lui-même reconnaît ailleurs : c'est le temps long de l'appropriation et de la formation entre pairs qui fonctionne, pas la certification accélérée.

Le DU « IA en éducation » de l'INSPÉ Bretagne, cité en exemple avec ses 80 heures annuelles, illustre ce qu'une vraie montée en compétence suppose.
Le rapport reconnaît l'intérêt de la formation horizontale entre pairs, puis recule aussitôt devant le coût des remplacements que cela suppose.

Les formations d'initiative locale sont évoquées, puis leur faible usage est imputé au manque de formateurs et à un déficit de pilotage des chefs d'établissement et des inspecteurs — sans qu'aucune solution concrète ne soit proposée. Le modèle des Coopératives Pédagogiques Numériques de l'académie de Rennes, qui organise des interventions de terrain en établissement, n'est même pas mentionné.

La seule proposition vraiment nouvelle consiste à créer, dans chaque établissement, un ou deux postes de référent IA, en transformant la mission existante de RRUPN.

Mais rien n'est dit sur le recrutement, la formation, la charge de travail ni la rémunération de ces référents — un point qui, pour qui pilote un établissement au quotidien, ne peut que sauter aux yeux.
Enseigner l'IA : une ambiguïté non tranchée.

Sur l'idée d'un programme d'éducation à l'IA dès le primaire, le rapport hésite entre deux logiques contradictoires : ne pas créer de nouvelle discipline, mais définir tout de même un programme avec des enseignants dédiés et volontaires — en écho direct à l'annonce du Premier ministre Sébastien Lecornu d'une heure hebdomadaire d'IA en SNT de seconde. Le Baut y voit une occasion manquée de penser l'IA comme ce qu'elle est réellement : non pas un nouveau champ disciplinaire à isoler, mais une transformation de notre rapport au savoir, à sa construction et à sa diffusion — la question des humanités numériques, totalement absente du rapport.

Une gouvernance résolument centralisatrice.

Sur le plan institutionnel, le rapport multiplie les structures verticales : conférence nationale de consensus, charte nationale plutôt que chartes locales déjà construites par de nombreuses équipes éducatives, procédure de labellisation nationale des « agents conversationnels socratiques », kiosque national de solutions souveraines, renforcement d'un observatoire national des pratiques. Une logique pyramidale que Le Baut résume d'un « no comment » sans appel.

Les grands absents

Deux silences interpellent particulièrement : rien sur l'impact écologique de l'IA, pourtant documenté comme préoccupant, et presque rien sur la collecte de données que ces usages génèrent. Ce sont pourtant des sujets que nous, établissements, devons déjà traiter avec nos élèves et nos équipes.

Qui a écrit ce rapport ?
Le biais de composition du groupe de travail explique sans doute une partie de ces angles morts. Y siègent des représentants d'entreprises tech (Capgemini Invent, Cyan, Educapital) et de grandes écoles (HEC, Sciences Po), mais aucun enseignant du primaire ou du secondaire, aucun spécialiste des sciences de l'éducation. Parmi la cinquantaine de personnes auditionnées entre mars et juin 2026, l'écosystème EdTech, les syndicats et les cadres de l'Education nationale sont représentés — les enseignants de terrain, non.

Ce qu'il faut en retenir pour nos établissements

Ce rapport a le mérite de poser noir sur blanc un retard réel et de sortir du simple discours de méfiance. Mais ses préconisations restent hors-sol par construction : conçues sans les premiers concernés, elles risquent de rester lettre morte si elles ne s'articulent pas avec ce que les équipes font déjà sur le terrain — chartes d'établissement, référents numériques existants, initiatives locales de formation entre pairs. Le vrai levier, comme le rappelle la chercheuse Anne Cordier citée dans le rapport, restera toujours la capacité des enseignants eux-mêmes à décider de la place de ces outils selon les tâches, le niveau des élèves et le projet pédagogique.

Ni un rapport de 300 pages, ni une charte nationale ne s'y substitueront.

Source : Jean-Michel Le Baut, "Une encyclique sur l'IA en éducation", Café pédagogique, 1er juillet 2026.
Le rapport complet du CIANum : Sortir de la clandestinité.

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